Commentaire – extrait du journal Le Progrès de Loir-et-Cher , édition du du 11 août 1911 : « Les solognots autrefois paisibles et doux comme des moutons se réveillent , les femmes se mettent de la partie et si le conflit s’éternisait, il pourrait survenir des incidents regrettables… Les grévistes sont énergiques, résolus, veulent le renvoi du contremaître Landard, et ne rentreront que lorsqu’ils auront reçu satisfaction. »
Les ouvriers devant la porte d’entrée principale de l’usine, dite « la porte des Béliers »* (carte postale, 1909). Source : collection privée
* Ce monument est actuellement classé au titre de l’inventaire des Monuments Historiques. Sur la totalité de la manufacture, sont protégées la porte d’entrée et ses travées latérales ainsi que la grande halle des métiers à tisser construite selon le système Hennebique. N.B. : La Ville est devenue propriétaire de l’ensemble de cet espace usinier depuis le début de l’année 2007. -------------------------------------------
LEROY Laurent Master 1 - Histoire contemporaine (Semestre 2) U.E. 6 : Séminaire de spécialité E.P. 4 : Histoire urbaine et société Professeur : Monsieur Jean-Marie MOINE Dossier : Comprendre l’histoire par la chanson. Chanter sa colère… (1911)
II D’abord devant les procédés indignes D’un contremaître il fallut s’ révolter A fuir au loin le mufle se résigne Il avait s’ mé ce qu’il vient d’ récolter Ce triste sire sans cœur et malhonnête Que le patron n’ voulait pas déplacer Tous les cardeux s’étaient mis dans la tête De s’en débarrasser ! REFRAIN III La vie hélas ! est de plus en plus chère Les ouvriers n’ pouvant plus arriver Demandèrent une augmentation d’salaire Que le patron osa leur refuser Et nous voyons cet archi-millionnaire Impitoyable et gonflé d’ambitions Dans not’ pays cultiver la misère Qui produit ses millions ! REFRAIN IV Si tous les travailleurs de la campagne Gardaient au cœur leur antique fierté Ils n’ viendraient pas s’enfermer dans un bagne Après avoir joui de leur liberté ! Ah ne viens pas nous faire concurrence C’est pour t’avoir ainsi qu’un vil bétail Que les patrons demandent l’abondance De la chair à travail
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Démarche et objectifs : La chanson est un vecteur idéal des idées et de l’engagement d’une personne ou d’un groupe ; depuis longtemps, elle accompagne les soulèvements populaires. D’ailleurs, aujourd'hui, la chanson sociale, ou engagée, hérite de cette tradition. Mais ce genre reste plutôt marginal. Dans ce travail, la chanson permet d’ éclairer un mouvement social : la grève des ouvriers de la manufacture de draps de Romorantin en août 1911. Elle nous permet de le comprendre aujourd’hui ; mais à l’époque, elle a également animé ce mouvement . N’oublions pas que ces chansons, socialement engagées, ont résonné durant toute la grève. La chanson est un moyen rapide et populaire pour faire comprendre son point de vue. Nous y reviendrons. Outils : Nous partirons d’abord de paroles de chansons, notamment celles retrouvées par Bernard Edeine (1) , pour expliquer ce mouvement et nous les éclairerons avec les articles de journaux de l’époque. *** INTRODUCTION : Fin juillet 1911, une grève se déclenche aux Établissements Normant de Romorantin. Il s’agit alors d’une manufacture de draps très importante dans cette petite ville, sous-préfecture du Loir-et-Cher, puisqu’il s’agit du principal employeur d’alors. Romorantin compte en 1911 environ 8 000 habitants d’après le recensement officiel. L’entreprise existe depuis 1806. Dès cette époque, elle mise rapidement sur la mécanisation et se modernise tout au long du siècle. Depuis 1861, elle n’a plus de concurrence locale (la maison Cottereau frères endettée ferme ses portes). Vers 1910, elle fait travailler environ mille cinq cent personnes : l’on va chez Normant de père en fils… Cette masse ouvrière travaille alors dans des conditions précaires. Le conflit durera plus d’un mois. Quelle en est la cause ? C’est Bernard Edeine, ethnologue local, qui, à l’occasion d’enquêtes pour la rédaction de son tome III de La Sologne va retrouver les chansons d’alors faites par les grévistes. Ces dernières vont nous éclairer sur ce mouvement dur qui va marquer l’ensemble de la population. *** 1- Présentation des sources exploitées A) Les chansons de la grève Les journaux de l’époque nous apprennent que durant toute la période de grève, les différentes manifestations se sont faites en chanson : les mouvements de protestation à la porte de l’usine, les défilés du cortège des grévistes dans les rues, les clôtures des réunions du comité de grève à la Halle aux grains, les quêtes, etc. On chante, on hurle, on conspue : le mouvement est particulièrement « bruyant ». Les chants humanisent une réalité sociale dure : c’est une forme d’anthropomorphisme. C’est aussi un moyen simple, direct, de rallier la population romorantinaise à sa cause car la chanson permet de faire connaître ses idées. Nous distinguons deux types différents de chansons : •Des chansons à caractère « national » reprises, pour tout mouvement, par les ouvriers d’alors : L’Internationale et La Carmagnole . L’Internationale est à l’origine un poème d’Eugène Pottier écrit en 1871 suite à la répression de la Commune de Paris. Il est mis en musique à Lille par Pierre Degeyter en 1888. C’est alors une commande de Gustave Delory, du Parti ouvrier français : il veut en faire le chant de lutte du parti. Le chant connaît alors un succès immédiat en France, puis dans le monde entier : il est adopté en 1889 comme hymne de la Deuxième Internationale. Sa célébrité est renforcée à l’occasion des congrès du Parti ouvrier français en 1896 et 1899, et du Congrès international socialiste de Paris de 1900. Ainsi, à partir de 1904, L’Internationale devient l’hymne des travailleurs, le chant traditionnel du mouvement ouvrier. En 1910, au congrès de Copenhague, la chanson commence une véritable carrière internationale avec une exécution magistrale par cinq cents choristes et musiciens. En 1911, c’est donc un chant révolutionnaire déjà très célèbre et l’on comprend que tout « naturellement » il accompagne ce conflit. La Carmagnole (2) est une ronde populaire dont l’auteur des paroles est inconnu. C’est un chant révolutionnaire composé après la prise des Tuileries, le 10 août 1792, au moment où l’Assemblée vote la convocation de la Convention et l’emprisonnement du roi. La chanson devient très populaire après la chute du trône : c’est un hymne des sans-culottes. Puis elle devient une des premières grandes chansons engagées car lors des épisodes révolutionnaires secouant le XIXe siècle (1830, 1871 notamment), elle réapparaît en s’ornant de nouveaux couplets. Ainsi diverses versions existent et l’on ne sait pas laquelle précisément était chantée dans les rues de Romorantin en 1911. Il faut s’interroger sur le sens de la présence de cette chanson durant tout le mouvement : le peuple ouvrier ne veut-il pas ainsi comparer son patron si puissant à la famille royale sous l’Ancien Régime ? •des chansons plus locales faites par des « poâtes » du pays : Une de ces chansons a été confectionnée par un des cardeux grévistes, qui sera renvoyé d’ailleurs. Elle sera le point de départ pour notre étude. C’est malheureusement la seule que l’on a conservée entièrement. Les paroles sont les suivantes : La grève des cardeux et les salaires de famine 1er couplet Amis, voici not’ petite chansonnette Dont le refrain ne sera pas très gai C’est tout nouveau et celui qui l’a faite Est simplement un cardeux révoqué Ces travailleurs las de souffrir sans trêve Pour des motifs qui leur font grand honneur Avaient levé l’étendard de la grève Contre leur exploiteur ! Refrain Allez à l’usine Gagner des salaires de famine Pendant que votre patron Entassera des millions ! Allez à l’usine Gagner des salaires de famine Pour entretenir la misère Dans l’ bagne « Normant Frères » 2e couplet D’abord devant les procédés indignes D’un contremaître il fallut s’ révolter A fuir au loin le mufle se résigne Il avait s’ mé ce qu’il vient d’ récolter Ce triste sire sans cœur et malhonnête Que le patron n’ voulait pas déplacer Tous les cardeux s’étaient mis dans la tête De s’en débarrasser ! 3e couplet La vie hélas ! est de plus en plus chère Les ouvriers n’ pouvant plus arriver Demandèrent une augmentation d’salaire Que le patron osa leur refuser Et nous voyons cet archi-millionnaire Impitoyable et gonflé d’ambitions Dans not’ pays cultiver la misère Qui produit ses millions ! 4e couplet Si tous les travailleurs de la campagne Gardaient au cœur leur antique fierté Ils n’ viendraient pas s’enfermer dans un bagne Après avoir joui de leur liberté ! Ah ne viens pas nous faire concurrence C’est pour t’avoir ainsi qu’un vil bétail Que les patrons demandent l’abondance De la chair à travail Cette chanson a été écrite par Misaël Sainclivier. Elle se chantait sur l’air de La Valse brune , chanson qui fut un grand succès dès sa sortie en 1909. Il est intéressant de relever qu’il est donc déjà courant à l’époque d’écrire des chansons et de les fredonner sur les airs de grands tubes. En annexe est présenté un arrangement possible de cette chanson revendicatrice : sur la partition de La Valse brune , j’ai reproduit les paroles de cette chanson. Bernard Edeine, a aussi retrouvé quelques bribes d’une autre chanson que nous présenterons dans la deuxième partie du dossier. B) Les articles de presse L’on exploite les journaux locaux qui couvrent le conflit : •quatre sont des hebdomadaires (3) : La Sologne Nouvelle , Le Progrès de Loir-et-Cher , « organe de la Démocratie Républicaine et Socialiste du département sous le contrôle du Parti », L’Écho de la Sologne , journal conservateur de l’arrondissement de Romorantin, Le Courrier de la Sologne . • L’Écho du Centre , journal républicain qui parait les mardis, jeudis et samedis. • L’Avenir (Moniteur de Loir-et-Cher) est un journal quotidien de Blois. Avec ce panel, varié idéologiquement, l’on peut espérer se faire une idée relativement « neutre » du conflit. C) Le fond d’archives de l’entreprise et son silence troublant Je travaille, par ailleurs, avec le fond de l’entreprise pour mon master. Mais ce dernier n’a conservé, malheureusement, aucun document sur ce mouvement : c’est en effet un fond assez lacunaire, rentré aux archives départementales par le liquidateur de l’entreprise (4) et dont il en porte les conséquences. Nous devons souligner ce manque, probablement gênant pour une parfaite compréhension de ce mouvement lointain, notamment l’opinion patronale. 2- Comprenons le contexte par la chanson C’est le deuxième couplet qui évoque le mieux les motifs de cette grève : l’ensemble des ouvriers se rebelle contre un contremaître « malhonnête » et « les salaires de famine ». La presse nous éclaire davantage, en effet : Landart est le contremaître en question ; directeur aux ateliers d’apprêts, il impose une punition à un laineur (nommé Couret) qui a fait perdre involontairement cent mètres de drap de billard dans la semaine du 17 au 22 juillet. L’ouvrier est autorisé à finir sa semaine mais subit une mise à pied de huit jours commençant le lundi 24 juillet 1911. Ce jour, au matin, ledit Couret se présente à l’atelier car estimant la sentence excessive et espérant surtout la clémence du patron. Cependant, il est renvoyé. Alors 90 ouvriers, par solidarité, décident de cesser le travail dès le lendemain. Mardi matin, c’est donc la grève des bras croisés ; puis dans la journée les grévistes se réunissent à la Bourse du Travail de la ville. Aussi, le Syndicat des ouvriers du drap (5) se présente chez le patron pour demander la réintégration du laineur et le renvoi, à contrario, du contremaître. Voici le début immédiat du conflit… Mais il faut ajouter à cette cause directe (la solidarité des ouvriers contre un « abus ») une cause plus profonde à la grève. C’est le Progrès de Loir-et-Cher du 28 juillet 1911 qui développe les motifs plus profonds du mécontentement en revenant un peu en arrière ; un conflit, précédent, était déjà apparu en novembre 1910 quand des laineurs s’étaient aperçus d’irrégularités commises à leur dépend par Landard dans la comptabilité de leur atelier. Normant avait résolu le problème en promettant au Syndicat son renvoi. Aussi dans le troisième couplet de la chanson est évoquée une augmentation de salaires. En effet, en janvier 1911, un autre mouvement avorte par défection de certains ouvriers : les tondeurs subissent alors une baisse de salaires. À ce moment, Normant réembauchant tout le monde, décide de garder Landart. D’ailleurs, Bernard Edeine a retrouvé quelques bribes d’une autre chanson faite par Misaël Sainclivier et Gaston Delvigne, qui perdent leur place à cause de leurs chansons, évoquant ce contexte tendu du printemps 1911 à l’usine. Ainsi avec cette chanson, les ouvriers entretenaient très bien le souvenir des conflits passés récemment car la chanson, outre son côté informatif pour l’ensemble des « camarades » est un bon moyen de lutter contre l’oubli. En voici les paroles : « Dans la vill’ d’ R’morantin Les tondeurs à Benjamin Pour augmenter leur Salaire Qu’on abaisse … » Refrain : « Allons à l’usine gagner des salaires de famine Pendant qu’ not’patron Empoche des millions. » Elle avait pour titre « Connaissez-vous Landard ? ». Les auteurs décrivent alors le contremaître incriminé : « Connaissez-vous Landard C’est un fameux lascard Qui veut nous voler tous nos sous Ça n’ dur’ra pas C’est pas comme ça. Nous l’avons pris à voler Et nous l’avons dénoncé. L’ patron d’vait l’ renvoyer Et maint’nant y veut l’garder. Même refrain que précédemment. » « Les tondeurs à Benjamin » sont les ouvriers de Benjamin Normant, le patron, propriétaire de la manufacture, il a soixante-six ans en 1911. Il est l’héritier d’un des frères co-fondateurs de l’entreprise. Dans le Progrès de Loir-et-Cher du 15 septembre 1911, « un vieux révolutionnaire » (entré à sept ans comme rattacheur dans l’entreprise) adresse une lettre ouverte à Monsieur Normant père. Cette dernière nous renseigne sur sa personne : « un avare et un ambitieux ». Son fils, Hippolyte, qui est déjà associé à l’affaire, a vingt-cinq ans. Il reprendra l’entreprise en 1920, au décès de son père. D’ailleurs la presse nous indique qu’il fait partie des mandataires de Monsieur Normant aux conférences organisées par le Juge de Paix. Dans le Progrès de Loir-et-Cher du 25 août 1911, P. Cardeux (6) adresse une lettre ouverte à Monsieur H. Normant lui demandant de bien réfléchir. Celle-ci nous renseigne aussi sur sa personne car c’est le futur patron. Ainsi la cause plus profonde, outre la contestation d’un abus de discipline, est bien ce contremaître « véreux », honnis des ouvriers, mais protégé du patron. C’est dans ce contexte tendu, de rancune notamment, que surgissent les événements de fin juillet 1911 en fait. Ils s’agit donc au départ d’une grève de solidarité concernant une question de discipline, puis le mouvement va se durcir car des vieux litiges en suspend restent à régler, ils se catalysent autour de la personne de Landart et de la mise à pied de Couret. 3- Le déroulement des évènements et le dénouement de la crise La situation se fige très rapidement car aucune des deux parties ne veut céder sur quelque point que ce soit. Le jeudi 27 juillet, les ouvriers se réunissent à la Halle aux grains de la ville. Ils forment alors un Comité de grève composé de onze membres syndiqués et non syndiqués. 340 ouvriers sont alors en grève. Puis le mouvement s’organise rapidement du côté des grévistes : des soupes communistes dans l’ancienne école, à partir du samedi 29 juillet, cour de l’époque de la Mairie ; des quêtes les jours de marché, puis à domicile ou chez les commerçants ; des souscriptions, etc. Le patron réagit aussi fermement de son côté : dès le départ, par affichage, il informe les ouvriers grévistes que s’ils ne reprennent pas le travail, ils sont considérés comme démissionnaires et n’appartenant plus à l’usine. Cette intimidation n’ayant pas produit d’effets, il veut rendre aux ouvriers leurs livrets d’assurés et briser ainsi le contrat d’assurance sur la vie. C’est un nouvel échec. Il manœuvre alors avec la Société de Secours Mutuel de l’usine dont il est le président : les grévistes malades n’auront plus droit à un secours de sa part. Monsieur le Maire et Monsieur le Sous-préfet tentent même, à plusieurs reprises, des conciliations, toutes sans succès, avec Monsieur Normant. Selon Bernard Edeine, Pierre Laval, alors jeune avocat socialiste, est même venu apporté son soutien aux grévistes (7) . Le lundi 7 août est une journée importante car le Conseil municipal étudie la demande de subsides faite par le comité de grève. Il refuse par manque de moyens. À l’issue de la réunion, un cortège de plus de 600 grévistes parcourant la ville au son de l'Internationale, la Carmagnole entrecoupées de menaces contre le contremaître. Le cortège se rend avenue de la Gare, devant la demeure de Landard pour le conspuer. Ce dernier reçoit des pierres. Le mercredi 9 août, après la soupe, un nouveau cortège, d’environ un millier de personnes, défile avec le drapeau rouge. La Sologne Nouvelle , dans son article du 13 août, rapporte : « Mercredi soir, après avoir mangé la soupe – que beaucoup, paraîtrait-il, ne trouvent plus aussi bonne qu’au premier jour – les grévistes se formèrent en cortège, cyclistes en tête – « pour dégager la voie » – suivis des enfants (une centaine) des femmes (également très nombreuses) et des hommes (plutôt des jeunes). Ils arborèrent le drapeau rouge, des lanternes vénitiennes, des ballons, tous rouges, et déambulèrent ainsi, vers l’usine d’abord, puis vers l’avenue de la gare, en chantant le répertoire révolutionnaire courant, et une chanson bâclée par le « poâte » de la bande sur le contremaître Landart. Grossi d’un grand nombre de curieux, oisifs et indifférents, le cortège, en revenant, ne comprenait guère moins d’un millier de personnes, dont la plupart chantaient par jeu, avec les grévistes. La police et les gendarmes encadraient le tout, prêts à intervenir en cas d’excès, ce qu’ils n’eurent pas à faire. » Voici un autre extrait de l’article de l’Avenir du Vendredi 11 août 1911 : « Arrondissement de Romorantin Le Drapeau rouge promené à Romorantin La grève de l’usine Normant « On va promener le drapeau rouge à Romorantin », telle était la nouvelle qui circulait en ville dès mercredi matin et pendant le marché dans l’après-midi. En effet, après la soupe communiste dans les bâtiments communaux, obligeamment mis à la disposition des grévistes par M. le Maire de Romorantin, vers six heures et quart le soir, les grévistes se rassemblaient dans la cour de la Mairie. Puis sur un signal du secrétaire du Syndicat des drapiers, le cortège se mettait en marche. En avant-garde s’avançait un groupe de cyclistes avec églantines et brassard rouges ; immédiatement après venait la tête de la colonne composée d’enfants de 5 à 12 ans, espoir des futures grèves. Après les enfants, le drapeau rouge puis les fillettes, les jeunes filles, suivies des grand’mé, bonnes femmes coiffées du pittoresque bonnet rond de Sologne. Enfin la colonne était terminée par le groupe des hommes. Tout ce monde là chantait à tue tête « L’Internationale », « La Carmagnole », avec, entre les couplets, des cris de « A l’iau Landart, A l’iau Landart » et était encadré par les grévistes eux-mêmes escortés par les gendarmes, les agents de police et M. le commissaire de police. Pendant une heure ce fut une promenade dans le centre de la ville, en passant par l’usine Normant et le Bourgeau. Sous la protection de la police, le drapeau rouge a été promené pendant une grande heure […] » Comme nous le rapporte la presse, le mouvement se déroule à tous les moments du conflit en chansons et à tue-tête. Malgré les craintes (des renforts de gendarmes sont arrivés la veille), les fêtes du comice agricole des 13, 14 et 15 août se déroulent dans le calme. Mais dès le mercredi 16 août, l’agitation reprend et se durcit : c’est le début de la « chasse aux renards », les ouvriers « feignants » qui continuent à travailler et qui doivent se faire escorter pour se rendre à l’usine. La situation est stationnaire, une certaine lassitude semble même s’installer. Depuis le début du conflit des renforts de gendarmes sont stationnés à Romorantin. C’est seulement dans la semaine du 28 août au 2 septembre, que se dénoue la crise avec la démission de Landart qui débloque véritablement la situation. Cependant, après un mois de grève, le bilan est bien mince, voir décevant : les ouvriers n’obtiennent pas d’augmentation de salaires, 58 ouvriers et ouvrières ne sont pas repris (Normant faisant preuve de « clémence » en reprendra 19 sur ce total cependant), le règlement de l’usine se durcit même : il est interdit de se parler entre collègues. Aussi Normant n’accorde plus de pièces de drap qui permettaient aux ouvriers ayant 30 ans de présence dans l’entreprise de se confectionner un pantalon ; ils ne touchent plus que la médaille accordée par le gouvernement ! Petit avantage, certes, mais au combien précieux lorsque l’on a peu. Il faut noter que Misaël Sainclivier, le parolier de la chanson conservée, fait lui-même les frais de cette grève, comme il l’écrit dans ses paroles dans le premier couplet ; d’où son amertume dans le quatrième couplet face à la docilité ou résignation de la « chair à travail » face à son sort… *** CONCLUSION : Par ce mouvement, les ouvriers ont su montrer leur capacité de se mobiliser, ce qui sera très important pour les événements à venir. C’est un mouvement où les chansons et leur signification ont été importantes : elles ont fortement animées toutes les manifestations en mobilisant les ouvriers. Le chant a donné une certaine dynamique au mouvement en le fédérant. Les chansons locales retrouvées évoquent fidèlement le contexte, les raisons de cette lutte. La chanson apparaît être une source au même titre qu’une autre pour l’historien ; ce mouvement nous le démontre bien Les symboles ont été importants aussi durant le conflit : le drapeau rouge promené dans la ville, le chant symbolisant la liberté, etc. Le mouvement s’est durci sur des questions de principes aussi : le contremaître représente l’autorité patronale si détestée des ouvriers. Le patron n’accordant rien durant toutes les négociations pour montrer qu’il « restait maître » chez lui. *** Notes : (1) Né en 1908 en Normandie, ce chercheur du CNRS est un historien et ethnographe. Il arrive en Sologne en 1934 où il est nommé professeur au collège de Romorantin. L’année suivante il épouse une enseignante blésoise et en même temps la Sologne. Il entreprend alors, par l’intermédiaire de ses élèves, une enquête sur les traditions populaires dont il souhaite garder la trace avant qu’elles ne se perdent. Parcourant la région à vélo, il devient ethnologue et révolutionne la méthodologie de cette discipline qu’il apprend " sur le tas ". Il poursuit ses études durant la guerre de 40 et entre au CNRS en 1950. La masse de connaissance qu’il a accumulé sur la Sologne l’amène à présenter une thèse de doctorat es lettres d’Etat, qu’il soutient brillamment en 1960. (2) La carmagnole est aussi une veste d'origine piémontaise portée alors par les fédérés marseillais. (3) Les trois premiers sont les principaux journaux consultés pour la réalisation de ce dossier. (4) Appelé aussi « fond PASSOT » du nom du liquidateur de l’entreprise. L’entreprise ferme officiellement le onzième jour du mois de décembre 1969. (5) Suite à une précédente grève, survenue en juillet 1900, un syndicat des ouvriers et ouvrières en drap, mécaniciens et ouvriers d'art s’était constitué dans la ville. (6) Nom d’emprunt très fortement probable afin de ne pas subir une répression patronale féroce ! (7) Aucune mention n’est faite dans les journaux, ce qui est assez troublant. *** BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES : Sources disponibles aux Archives Départementales de Loir-et-Cher : 1. Les périodiques des AD41 : 230 PER la Sologne Nouvelle , 190 PER le Progrès de Loir-et-Cher, 104 PER l’Écho de la Sologne, 89 PER le Courrier de la Sologne, 108 PER l’Écho du Centre, 20 PER l’Avenir. 2. Le fond 62 J qui est le dépôt de M. Bernard Edeine Dans le 62 J 65-68 : 62 J 68 : collection de chansons et monologues comiques solognots « La grève des cardeurs et les salaires de famine » sur l’air de la Valse brune , paroles de Misael Sainclivier, 1911, s. d., 2 p. Bibliographie : 1. Ouvrages : BARDON Gérard, La Sologne de 1900 à l’an 2000 – Évolutions, comparaisons, témoignages . Romorantin, Édition CPE, mars 2002, 271 p. ill. EDEINE Bernard, La Sologne. Documents de littérature traditionnelle. Mouton Éditeur, Paris, 1975, 342 p. GROSZ Pierre, La grande histoire de la chanson française , 5 volumes, Paris, Édition France Progrès, 1995. 2. Périodiques : ANONYME, « 1911 : les Solognots dans la rue », Journal de la Sologne et de ses environs , № spécial 1900 : « La belle époque de la Sologne », 1999, art. pp. 50-56. N.B. : Si vous le désirez, je tiens à votre disposition l’ensemble des articles de périodiques exploités pour la réalisation de ce dossier, car ils ont été tous reproduit sous Word. Je dispose également de la partition originale de La Valse Brune (éditions Paul Beuscher) exploitée pour la réalisation de l’annexe suivante. ANNEXE : Adaptation possible de la chanson de Misaël Sainclivier sur la partition de La Valse Brune.
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